Colère, retrait, hypercontrôle : les stratégies de survie post-traumatique
Comprendre les stratégies de survie de l’après-traumatisme
Vous dites oui alors que vous pensez non, vous êtes sur la défensive, en colère en permanence, vous vous faites tout petit pour ne pas vous faire remarquer ou vous réagissez toujours comme si vous étiez en danger ? Après un traumatisme psychologique, ces comportements sont fréquents. Ils sont le résultat de ce que l'on appelle une stratégie de survie, mise au point par le cerveau à la suite du choc émotionnel. Ces mécanismes de protection inconscients sont essentiels, car ils permettent de faire face à l’insupportable, à la souffrance. Toutefois, ils sont problématiques quand ils s’installent dans la durée, car ils conditionnent toutes vos réactions, même en l’absence de menace. Comprendre ce processus naturel permet de ne plus le subir et d’embrasser l’avenir libéré du poids émotionnel.
Le traumatisme psychologique et la stratégie de survie
Accident grave, agression physique ou sexuelle, deuil, catastrophe naturelle : le traumatisme peut prendre différentes formes. Il peut être lié à un événement brutal isolé ou résulter d’expériences répétées comme les violences conjugales, l’inceste, le harcèlement, les humiliations, le rejet, l’abandon, la négligence affective ou un climat familial insécurisant.
Ce ne sont pas uniquement les circonstances qui qualifient le traumatisme, mais également la façon dont il a été vécu et enregistré par le cerveau.
Quand une personne se sent en danger et qu’elle ne peut ni fuir ni se défendre, son système nerveux mobilise des ressources instinctives : il ne réfléchit plus, il n’analyse plus, il cherche seulement à protéger. C’est à cet instant que naissent les stratégies de survie.
Le rôle des mécanismes de protection
Une des missions du cerveau humain est de nous maintenir en vie.
En cas de danger, il active automatiquement une des réactions de protection suivantes :
● le combat,
● la fuite,
● le figement, la sidération.
Une fois l’urgence passée, il se peut que le sujet essaie de mettre de côté l’indicible et continue sa vie, en apparence du moins, car il arrive fréquemment que sa structure interne s’écroule.
Cet effondrement s’enclenche aussi lorsque la victime ne peut pas échapper à la situation de violence, comme c’est le cas par exemple pour un enfant qui subit la maltraitance d’un adulte. Le cerveau déploie alors des mécanismes inconscients pour éviter de s’exposer à de potentiels dangers.
Selon la situation, il enregistre qu'il vaut mieux :
● ne pas faire de bruit,
● se taire,
● éviter les conflits,
● anticiper les besoins des autres,
● être toujours parfait,
● rester en permanence sur ses gardes…
Leur fonction est de maintenir une forme d’équilibre après un événement soudain, une situation de danger, de l’anxiété ou des émotions fortes.
Parmi les plus courants, on trouve :
● le déni (nier l’existence et la véracité des faits),
● la projection, (attribuer aux autres ses propres sentiments ou qualités inacceptables),
● le déplacement (se défouler sur les autres),
● la dissociation (se désengager émotionnellement et mentalement)...
D’autres mécanismes sont dits sains. On peut citer la sublimation (s’orienter vers des activités constructives comme le sport ou l’art) ou bien encore l’humour…
Ils ne sont pas choisis consciemment : le cerveau fait comme il peut pour assurer sa fonction protectrice. Mais ils engendrent des comportements qui deviennent des automatismes, inscrits dans le fonctionnement du système nerveux : les stratégies de survie.
Les principales stratégies après un traumatisme
Les mécanismes de défense diffèrent selon les personnes, leur histoire, leur traumatisme, leurs ressources et leur environnement. Leurs réactions sont tout aussi personnelles : certaines d’entre elles deviennent combatives quand d’autres s’effacent ou basculent dans l’hypercontrôle…
Il convient de dire que toutes ces attitudes sont justes, car elles ont un sens lorsqu’elles apparaissent : offrir à la victime la possibilité de continuer à vivre sa vie malgré la fracture traumatique.
Mais elles sont plus souvent assimilées à des traits de caractère qu’à la conséquence d’actes brutaux.
L'agressivité : attaquer avant de souffrir
Grandir ou évoluer dans un environnement imprévisible ou menaçant, enseigne qu’il vaut mieux frapper en premier plutôt que de prendre le risque de l’être.
L'agressivité est alors une protection à part entière.
La personne peut :
● se mettre facilement en colère,
● interpréter certaines remarques comme des attaques,
● avoir du mal à faire confiance,
● réagir de manière disproportionnée dans des situations qui semblent pourtant anodines…
Vue de l'extérieur, la personne peut sembler impulsive ou irritable. Pourtant, elle n’exprime pas une volonté de faire du mal, mais plutôt une hypervigilance chronique.
Derrière cette animosité se cache une émotion beaucoup plus profonde : la peur. Elle est l’armure revêtue face à l'insécurité ou à l'impuissance d’autrefois.
La passivité : quand lutter ne sert à rien
Après avoir vécu des situations où elles n'avaient aucun contrôle, certaines personnes développent une stratégie de retrait. Leur cerveau a enregistré qu'agir ne change rien.
Elles développent alors une propension à subir les événements plutôt qu'à les influencer.
Cette passivité se manifeste par :
● de l’indécision, l’impression d'être bloqué,
● un manque d'entrain, de motivation,
● une tendance à remettre les choses à plus tard,
● un sentiment d'impuissance.
Ce n’est ni de la paresse ni un manque de volonté, mais une ancienne tactique de protection.
Quand lutter semblait inutile, voire dangereux, le cerveau a opté pour l'économie d'énergie afin de limiter la souffrance. C’est un état proche de ce que l'on appelle la sidération, lorsque le cerveau se met en pause pour supporter une situation insoutenable.
L'effacement : se faire tout petit pour rester en sécurité
Chez les personnes ayant vécu des brutalités, des humiliations, un climat familial violent ou un manque de sécurité affective, le cerveau comprend vite qu'il est préférable de ne pas attirer l'attention. La stratégie de survie consiste à devenir invisible.
Elle se vérifie particulièrement chez les enfants, trop petits pour fuir ou se défendre. Ils adoptent très tôt un comportement qui permet de limiter les risques.
Cela se traduit par :
● une difficulté à dire non,
● la peur de décevoir,
● le besoin de faire plaisir à tout le monde,
● la peur du conflit,
● une incapacité à exprimer ses besoins,
● une tendance à s'excuser constamment,
● une faible estime de soi.
Pour ce profil, la tendance à vouloir satisfaire les autres au détriment de soi-même révèle autre chose qu'un manque d'affirmation de soi.
Vouloir faire plaisir n'est pas un choix : le cerveau a enregistré que contrarier quelqu'un peut avoir des conséquences douloureuses. L’idée est de maintenir la paix, même au prix de son propre bien-être.
La sur-adaptation : quand tout contrôler est gage de survie
Organisation poussée à l’extrême, perfectionnisme exacerbé, exigence XXL envers soi-même : vouloir tout anticiper est une ligne de conduite fréquente.
Elle se caractérise par un ajustement permanent aux désirs ou besoins des autres, au détriment de ses propres limites, de ses émotions et de son identité. La personne analyse tout pour être acceptée, éviter le rejet ou désamorcer les conflits potentiels.
Elle est la conséquence d’un environnement imprévisible et donne une illusion de sécurité. Or, la charge mentale qu’elle occasionne devient peu à peu source de souffrance :
● anxiété,
● besoin de tout maîtriser,
● incapacité à déléguer,
● épuisement…
Notez qu’il existe d’autres stratégies d’adaptation dont la fonction est de réduire le risque de tensions psychiques. Il est nécessaire d’envisager sous cet angle tous les comportements automatiques dysfonctionnels récurrents.
Quand la stratégie devient problématique
Si la stratégie d'adaptation a pour finalité d’assurer la sécurité, elle génère toujours, à plus ou moins long terme, des difficultés émotionnelles et relationnelles.
Un schéma cérébral immuable peut :
● compliquer les relations intimes, conjugales, familiales, sociales et professionnelles,
● empêcher de poser des limites,
● alimenter l'anxiété,
● favoriser l'épuisement émotionnel,
● entretenir une faible estime de soi…
En effet, lorsque le danger n'est plus présent, mais que le cerveau continue d'agir comme s'il l'était, il empêche la personne d’être elle-même et de vivre pleinement, tout simplement.
Ainsi, on peut l’entendre dire qu’elle est :
● trop gentille,
● trop sensible,
● trop agressive,
● incapable de dire non…
À travers ces mots, elle définit son comportement défensif comme étant sa personnalité. Or, il n’a été que la réponse à un événement, sans autre choix possible.
Il serait plus juste de dire qu’elle n’incarne pas sa stratégie, mais qu’elle a appris à réagir de cette manière pour se protéger.
Cette nuance lui est essentielle pour lui permettre de passer de la culpabilité ou de la honte à la compréhension d’elle-même.
Fort heureusement, les conditionnements, quels qu’ils soient, peuvent évoluer tout au long de la vie, car le cerveau est doué de capacités d’adaptation. C'est ce que l'on appelle la neuroplasticité.
La personne peut apprendre de nouvelles façons de réagir, adaptées à sa réalité actuelle.
Trouver ou retrouver son essence personnelle
Il faut savoir qu’on n’abandonne pas une stratégie de survie du jour au lendemain : il faut au préalable retrouver une sécurité intérieure, un équilibre.
L’inconscient doit intégrer que le danger fait partie du passé.
Ce processus implique une bonne compréhension de soi, de son mode de fonctionnement et de savoir identifier le déclencheur émotionnel.
Dans la majorité des cas, un accompagnement thérapeutique s’impose, car la personne doit retrouver confiance en elle et pouvoir s’accorder de la valeur.
Le travail avec un professionnel permet aussi d’intégrer qu’on a le droit :
● de dire non,
● d’exprimer un besoin,
● de faire confiance,
le tout sans être rejeté ni puni.
Différentes approches sont efficaces pour “digérer” le traumatisme et réveiller ses ressources personnelles, parmi lesquelles l’hypnose, la PNL et la thérapie dite du traumatisme, l’EMDR.
L’EMDR pour faire la paix avec le passé
Lorsqu’un événement difficile n’est pas correctement intégré par le cerveau, celui-ci continue d’activer le mécanisme de protection. L’EMDR, parfois appelée thérapie par le mouvement bilatéral des yeux, aide le noble organe à retraiter le souvenir et l’émotion forte qui y est associée.
Les faits sont intégrés par le cortex et l’état d’alerte est désactivé. La personne retrouve un sentiment de sécurité et découvre qu’elle peut diminuer son hypervigilance, s’exprimer en confiance et sortir des schémas répétitifs qui régissaient jusqu’alors sa vie.
Le mécanisme de défense n’est pas un défaut en soi, mais une adaptation naturelle à notre environnement et à notre histoire personnelle. La seule problématique est que l'inconscient continue d’utiliser une réponse qui n’est plus au goût du jour. Il convient d’agir lorsque la stratégie mise en place nous enferme, nous dessert et nous empêche d’ouvrir nos ailes. La compréhension de ce cheminement et l’apaisement du traumatisme sont les seules clés pour retrouver la sérénité, la liberté d’être et la confiance en soi. Dès lors, il est possible de quitter le mode survie pour enfin apprendre à aimer… vivre !



